On se présente, et nos deux parcours face au diagnostic
Yannis et Guillaume se connaissent depuis deux ou trois ans, sans s'être jamais vus en vrai. Yannis avait demandé à Guillaume de le coacher contre rémunération, Guillaume avait proposé de le faire gratuitement, et ils ont continué de parler depuis d'un sujet qui les touche tous les deux : la neuro-atypie.
Le premier épisode commence par une question simple en apparence : qu'est-ce que ça veut dire, être diagnostiqué ? C'est Guillaume qui ouvre : il y a un peu plus de trois ans, à Bali, une clinique de santé mentale lui a fait passer l'ASRS, un questionnaire de dépistage d'environ dix-huit questions, puis lui a proposé un traitement et des conseils pour adapter sa vie.
« J'ai pas fait un vrai diagnostic. » — Guillaume Lujan
Il dit avoir clairement des symptômes du TDAH, mais refuse de se dire diagnostiqué, et compte passer un vrai entretien diagnostique, le DIVA, dans un futur proche.
Le parcours de Yannis est plus long. Après ce qu'il appelle « un espèce de burn out bizarre » et une séparation, il va voir une psychologue, parce qu'il sent depuis l'enfance « un léger décalage avec les autres ». Il arrive persuadé d'être TDAH, et au fil des rendez-vous, la psychologue évoque aussi l'autisme. Au bout d'une dizaine de séances, il prend rendez-vous sur Doctolib avec une psychiatre spécialisée dans le TDAH.
« J'ai payé une sacrée somme d'ailleurs pour, pour accéder à ce rendez-vous-là. » — Yannis Haismann
En deux ou trois rendez-vous, elle lui fait remplir des questionnaires écrits, probablement la WURS, l'interroge sur sa vie et son enfance, puis pose le diagnostic de TDAH et lui prescrit de la Ritaline, qu'il était aussi venu tester. Yannis en tire une mise en garde pour ceux qui écoutent : être convaincu d'avoir un TDAH ne suffit pas, puisqu'« il y a plein de gens qui sont convaincus de l'être et qui le sont pas forcément ».
Guillaume explique que l'ASRS et la WURS sont deux questionnaires complémentaires, alors que le DIVA-5 est un entretien bien plus complet, où on peut te demander tes anciens bulletins de notes, puisque tout se joue aussi sur l'enfance.
La conversation glisse vers les troubles qui accompagnent souvent le TDAH. Guillaume cite la dépression, la bipolarité, le trouble anxieux généralisé et l'autisme, et raconte que beaucoup de gens reçoivent d'abord un diagnostic de dépression avant d'apprendre, quelques années plus tard, qu'ils ont un TDAH. Pour lui, l'estime de soi s'abîme tôt, parce qu'enfant on se fait reprendre sans arrêt.
« on a tendance à vraiment se faire taper sur les doigts pour quelque chose qu'on contrôle pas, malheureusement. » — Guillaume Lujan
Il ajoute les addictions, les difficultés avec l'argent, le burn-out quand on ne connaît pas ses limites, et le grand nombre d'entrepreneurs TDAH, chez qui « leur force, c'est aussi une faiblesse ».
Les limites du podcast, et le TDAH en France
Yannis pose ensuite la question qui va définir le podcast : où s'arrêter ?
« l'idée, c'est qu'on parlera pas uniquement du TDAH. » — Yannis Haismann
Guillaume, qui a lancé un compte Instagram pour les entrepreneurs TDAH ou neurodivergents, sait ce qu'ils ne pourront pas bien couvrir : le TDAH de l'enfant, qui selon lui n'a « vraiment pas du tout » la même tête que celui de l'adulte, et le TDAH des femmes, souvent diagnostiquées plus tard. Yannis propose d'inviter des femmes TDAH pour qu'elles racontent elles-mêmes comment elles le vivent.
Ils insistent sur un point qui reviendra souvent : ils ne sont pas professionnels de santé, ils corrigeront leurs erreurs et mettront les sources. Yannis résume le projet : on a l'impression que tout le monde parle du TDAH, alors qu'on n'en parle pas assez, parce que beaucoup de gens l'ont sans le savoir et seraient aidés s'ils le savaient.
Guillaume, qui vit à Varsovie, décrit ce qu'il lit dans les messages qu'il reçoit : en France, le TDAH est vécu comme très mal pris en charge, avec deux écoles chez les soignants.
« Oh là là, c'est une mode. Non, vous êtes pas TDAH, arrêtez » — Guillaume Lujan, qui imite les soignants sceptiques
De l'autre côté, il y a selon lui ceux qui diagnostiquent « à tort et à travers ». Il rappelle que le traitement ne se résume pas aux médicaments, puisqu'il mêle thérapies comportementales et cognitives, médicaments si on le souhaite et systèmes d'organisation. Il parle enfin de la peur des médicaments, avec cette question qui revient sans cesse : « Est-ce que ça va changer ma personnalité ? »
« Je trouvais que c'était une mode » : le comble de l'ironie
Guillaume évoque l'effet de mode, celui du « on est tous un peu TDAH », et le ras-le-bol qu'il provoque chez beaucoup de gens. Yannis enchaîne avec une confession. Il y a quatre ou cinq ans, avant son diagnostic, il faisait partie de ceux qui en avaient marre d'entendre « moi j'suis TDAH, moi j'suis autiste ».
Ce préjugé venait des réseaux sociaux, surtout des formats courts, où des gens surfent sur le sujet pour vendre ou pour faire des vues et envoient beaucoup d'approximations.
« OK, bah voici, si t'as ces trois points-là, coche-les et ça y est, t'es TDAH » — Yannis Haismann, qui imite ces vidéos
« Le comble de l'ironie, j'étais TDAH et j'étais énervé contre les gens qui se présentaient TDAH parce que je savais pas encore que je l'étais. » — Yannis Haismann
Il en rit aujourd'hui, en imaginant qu'il aurait pu garder cet avis toute sa vie et trouver que « les TDAH, ils nous saoulent avec leur TDAH » tout en l'étant lui-même.
Guillaume élargit à tous les troubles mentaux. Pour lui, c'est le DSM qui a mis des mots dessus, récemment, d'où une question de l'œuf et de la poule : se découvre-t-on des troubles parce qu'on en parle, ou les voyait-on mal avant ? Il plaisante sur le Moyen Âge, où l'on ne se demandait pas s'il fallait prendre sa Ritaline.
Yannis propose une autre lecture : s'il reste autant de personnes neuroatypiques, c'est peut-être qu'il y avait un avantage de survie. Lui à qui les réseaux sociaux « bousillent le crâne » aurait peut-être été, il y a cinq cents ans, celui qui partait à l'aventure.
Guillaume rebondit avec ADHD 2.0, un livre qu'il conseille à toutes les personnes qui doutent ou sont diagnostiquées. Ses deux auteurs psychiatres y proposent le VAST, pour Variable Attention Stimulus Trait, des traits proches du TDAH sans assez de symptômes pour un diagnostic, que le monde actuel renforce.
« quand on dit : « On est tous un peu TDAH », en fait y a une part de vérité là-dedans » — Guillaume Lujan
Guillaume explique aussi à Yannis ce qu'est le DSM, le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, que Yannis résume à sa façon : « c'est un peu un Pokédex ».
Mieux se connaître : l'école, les passions qui s'enchaînent et le nom du podcast
Yannis attend du podcast qu'il l'aide à apprendre, lui qui n'a pas le temps de creuser seul. Guillaume répond avec un proverbe qu'il aime, « Knowledge is power » : plus les gens partageront leur expérience, plus la stigmatisation des troubles et des traitements reculera.
Yannis observe une corrélation presque parfaite entre ce qu'il sait de lui et sa qualité de vie, parce que mieux se connaître permet d'éviter ce qui rend malheureux au lieu de faire ses choix au hasard. Il appelle ça « un espèce de QI du bonheur », et dit vouloir l'augmenter « tous ensemble ».
Guillaume cite une étude de Harvard qui dure depuis plus de 80 ans, et pointe une difficulté propre au TDAH : on essaie d'adopter des habitudes pensées pour les neurotypiques. Le sommeil, la nourriture et le sport marchent pour tout le monde, mais beaucoup de méthodes de productivité sont contre-productives pour un cerveau TDAH.
Yannis prend l'exemple de l'école. Il était au milieu du classement sans rien faire, il dormait en cours, et l'alternance lui est devenue insupportable au bout d'un mois.
« quand je te dis : « Je faisais rien », c'est que je faisais rien. » — Yannis Haismann
En repensant sa vie, il comprend que l'école et le salariat n'étaient simplement pas faits pour lui. Il se souvient de dix ans d'école à dormir quatre heures après des nuits d'animés, et des matins où il suppliait sa mère de le laisser à la maison parce qu'il avait « mal au ventre ». Dès qu'il a pu faire ses propres choix, il est passé, dit-il, du mec « qui était nul, entre guillemets » au gars « qui était pas trop mauvais ».
Guillaume a vécu la même chose : il détestait l'école jusqu'à son école d'ingénieur, où il jouait à Counter-Strike pendant les cours.
« Qu'est-ce qu'il y a de pire pour un cerveau TDAH de rester 8 heures sur une chaise » — Guillaume Lujan
Yannis raconte ses jeux vidéo, qu'il prenait au sérieux au point de vouloir devenir joueur pro, avant de passer au suivant un mois plus tard.
« Je faisais 500 heures sur un jeu, puis je passais sur un autre jeu, tu vois. » — Yannis Haismann
Guillaume y voit un trait typique du TDAH, mais aussi une force : on touche à tant de choses qu'on a l'impression d'avoir vécu plusieurs vies.
Vient la question du nom. Yannis propose Overthinkers, et Guillaume adhère tout de suite.
« le principe même du podcast, c'est un truc d'overthinker à mort. » — Guillaume Lujan
Yannis ajoute le sous-titre « Overthinking in public », inspiré du build in public des entrepreneurs : réfléchir à la neuro-atypie en public, sans prétendre être experts. Guillaume apprécie aussi que le mot ne soit pas stigmatisant, contrairement à « autiste » ou « dépressif », qu'on a pu entendre comme des insultes dans la cour d'école.
Tout avoir et aller mal : à quoi bon, et le pari de Pascal
Guillaume veut que le podcast porte un message d'espoir, parce que malgré des troubles qui ont rendu sa vie très difficile, il a l'impression d'avoir une belle vie.
« j'ai l'impression d'être heureux dans ma vie malgré ces troubles mentaux ou grâce, peut-être, j'en sais rien. » — Guillaume Lujan
Yannis répond franchement : vu de l'extérieur, il a matériellement tout pour être épanoui, en grande partie grâce à sa neuro-atypie, mais ça ne suffit pas. Workaholic depuis des années, il voit le podcast comme un premier pas pour en sortir.
Guillaume a connu la même chose entre deux confinements : libre de voyager et de faire ce qu'il voulait, il a pourtant fait une dépression et vécu un « choc identitaire », aujourd'hui réglé.
Yannis raconte son chemin. Pour lui, le bonheur vient de l'intérieur, à la manière du moine bouddhiste qui se contente de lui-même. Une fois sorti du mode survie, son espace mental s'est libéré, et une question est arrivée.
« Mais à quoi bon en fait ? » — Yannis Haismann
Il cite la pyramide de Maslow, puis raconte la réponse qu'il a trouvée après des semaines à se torturer l'esprit. Personne ne sait pourquoi on est là, mais s'il n'y a rien après, aider ou non ne change rien, alors que s'il y a quelque chose, aider compte vraiment. Dans le doute, il vaut donc mieux faire le maximum de bien. Il voulait s'acheter une Porsche, avant de comprendre que c'était surtout une façon de se placer au-dessus des autres. Après les douches froides et les levers à 5 heures du développement personnel, il passe à ce qu'il appelle le humanity development : aider plutôt que s'améliorer sans fin.
Il s'excuse au passage de faire un « tunnel », et Guillaume s'agace du mot : à force d'avoir senti qu'on parlait trop, on surveille son temps de parole, « comme si y avait un quota ». Il rapproche ensuite le raisonnement de Yannis du pari de Pascal, une matrice qui croise l'existence ou non d'un au-delà avec le choix de faire le bien ou le mal, et en fait une application de la théorie des jeux. Yannis est ravi de découvrir qu'un philosophe avait eu la même idée que lui.
Après une pause, Yannis raconte sa très grande sensibilité d'enfant : il a pleuré quand ses parents ont changé de voiture, parce que l'ancienne restait toute seule. Guillaume, qui rappelle ne pas être professionnel de santé, y voit de l'hypersensibilité et parle de la dysphorie du rejet, avant de conclure : « connais-toi toi-même ».
Tu n'es pas ton TDAH : symptôme ou atout, trop partager, le caméléon
Guillaume aime l'approche de la psychologue de Yannis, qui se méfie des étiquettes. Il voit les troubles comme un spectre : il se reconnaît dans certains symptômes de l'autisme, de la bipolarité, du TDAH ou de la dépression, et pense que dire « je suis TDAH » est une mauvaise idée. Dans l'épisode, la comparaison vient tout de suite : on ne dit pas « je suis un cancer », on dit « j'ai un cancer ».
Yannis va plus loin. Pour lui, le TDAH est une appellation humaine posée sur un spectre infini de personnalités, avec un score à partir duquel on a décidé de mettre un nom, et dans dix ans on l'appellera peut-être autrement, avec d'autres seuils. Guillaume confirme que le nom a déjà changé plusieurs fois, et tire le message qu'il veut voir sortir de l'épisode.
« tu n'es pas ton TDAH, tu n'es pas ta dépression, tu n'es pas ton anxiété » — Guillaume Lujan
Selon lui, il est difficile de sortir de quelque chose quand son identité y est attachée, comme le fumeur qui dirait « je fume » plutôt que « je suis fumeur ». Il reconnaît faire lui-même l'erreur tout le temps, et Yannis avoue la même chose, lui qui met des étiquettes et des notes sur dix à tout, y compris à lui-même.
« Moi, je suis le premier à faire l'erreur et je vais essayer justement de le faire moins. » — Yannis Haismann
Guillaume propose aussi une distinction : les traits viennent de quelque chose de neurologique, et les symptômes sont leurs conséquences dans la vie quotidienne. Le mot trouble lui plaît pour cette raison.
« Quand une eau elle est trouble, on enlève ce qui la rend trouble, cette eau. » — Guillaume Lujan
Yannis remarque que certains de ses symptômes deviennent des atouts dans un autre contexte. Il essaie la comparaison avec la myopie, avant de l'abandonner, parce qu'une myopie n'a aucun avantage alors que le TDAH en a de vrais.
La conversation passe à deux comportements que beaucoup reconnaîtront. Le premier est de tout raconter très vite. Yannis explique sa neuro-atypie à chaque nouvelle rencontre, fait passer des tests de personnalité et envoie des tests d'autisme à ses amis. Guillaume y voit un besoin de connexion, et cite un reel qui a beaucoup touché ses abonnés.
« j'viens de partager toute ma vie en trois minutes à un inconnu juste pour connecter avec lui » — Guillaume Lujan, à propos de sa vidéo
Yannis ne regrette jamais d'en avoir trop dit, et pour Guillaume ce partage sert de filtre : ceux qui ne suivent pas dans la profondeur n'ont pas grand-chose à faire dans son entourage.
Le second, c'est le côté caméléon. Yannis s'adapte à la personnalité de chacun, et ne le vit pas comme un masque.
« ça serait faké de pas m'adapter en fait. » — Yannis Haismann
Guillaume rattache cette adaptation au manque d'acceptation vécu dans l'enfance : on reprend les blagues et les mimiques des autres, on devient leur miroir, par peur du rejet.
Pourquoi ce podcast, et pourquoi se faire diagnostiquer
Pour finir, Guillaume demande à Yannis pourquoi il a lancé le podcast. Yannis veut aider les autres sans en faire un business pour l'instant, pour que l'intention « reste 100 % pure », et apprendre chaque semaine.
Guillaume répond que c'est Yannis qui lui a donné envie de le faire. Le podcast prolonge sa mission sur Instagram, aider les entrepreneurs neurodivergents à s'organiser avec des systèmes, en complément d'une thérapie et de médicaments s'ils en ont besoin. Yannis, lui, l'a choisi pour son écoute et son empathie.
Guillaume reçoit sur Instagram des messages « très lourds de sens », pleins de frustration et parfois de désespoir face à la prise en charge en France. Il pousse volontiers les gens à se faire diagnostiquer, parce que pour lui l'espérance de vie d'un TDAH non diagnostiqué est « sévèrement réduite ». Yannis évoque son père, chez qui il voit beaucoup de symptômes mais qui reste fermé au sujet.
Le dernier conseil de Guillaume ne parle ni de médicaments ni de traitement : simplement savoir, puis se documenter, peut selon lui améliorer une vie. Il l'étend à toutes les neuro-atypies, et rappelle qu'aller voir un psychologue, un psychiatre ou un autre professionnel de santé demande du courage.
« Au contraire, c'est une très grande force et c'est très courageux. » — Guillaume Lujan
Yannis termine en invitant chacun à leur écrire, en promettant de lire sans jugement.
« on est les personnes qui jugent le moins au monde. » — Yannis Haismann
Yannis et Guillaume ne sont pas des professionnels de santé, et cette page est là pour que tu puisses vérifier ce qu'ils disent. Si tu te reconnais dans cet épisode, un test en ligne ne te donnera pas la réponse : la bonne personne pour en parler reste un médecin ou un professionnel de santé formé au TDAH.
Pour aller plus loin
- La tier list TDAH : dans l'épisode 2, Yannis et Guillaume classent 27 solutions face au TDAH, du sport à la Ritaline. Fais la tienne et compare-la avec la leur.
- Tous les épisodes d'Overthinkers, le podcast sur la santé mentale et la neuro-atypie, chaque jeudi à 17 h.
- Le consensus européen sur le TDAH de l'adulte (en anglais), la référence la plus complète sur le diagnostic et la prise en charge.
- ADHD 2.0, d'Edward Hallowell et John Ratey, le livre conseillé par Guillaume (en anglais).
